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Pierre Lurçat. Sarah, Eric, Alain et les autres… Lettre à trois Juifs inauthentiques, à la veille de Yom Kippour – Tribune Juive

Pierre Lurçat. Sarah, Eric, Alain et les autres… Lettre à trois Juifs inauthentiques, à la veille de Yom Kippour

Dans quelques heures, le soleil descendra à l’horizon et tout notre pays sera plongé dans l’atmosphère incomparable de la Journée la plus sacrée du calendrier juif, Yom Kippour. Chez nous, en Israël, cette journée a – plus encore que les autres fêtes – une saveur bien particulière qu’on ne peut ressentir qu’ici, dans notre pays ancien-nouveau, sur notre grande et petite terre que le monde entier nous dispute et vers laquelle se tournent à chaque instant les yeux de tous…

C’est le moment que je choisis pour m’adresser à vous, trois Juifs de France, trois “coreligionnaires” – comme on disait autrefois – expression désuète et trompeuse, car ce que nous partageons a peu à voir avec la “religion”.

Je commencerai par vous, Sarah. Lorsque j’ai entendu parler de vous dans les médias, et que j’ai lu votre déclaration, “Je suis de confession juive, mais je me sens de culture chrétienne. Chez moi, Charles Péguy est aussi important que la Torah…”, je n’ai pas tant été choqué qu’ému et aussi un peu attristé. Car voyez-vous, j’aurais pu dire la même chose quand j’avais 15 ans. J’ai grandi, comme vous, dans une maison où la culture française était bien plus importante que la culture juive. J’ai vibré en lisant les pages de Gaston Bonheur sur l’histoire de France, et je me suis identifié à ses héros, à Clovis et à Jeanne d’Arc, bien plus qu’à ceux de l’histoire d’Israël dont j’ignorais jusqu’au nom.

C’est pourquoi j’éprouve une certaine sympathie pour votre sincérité et pour votre parcours. Comme vous aussi, j’ai étudié dans les meilleures écoles et lycées parisiens, et j’aurais sans doute pu choisir moi aussi de faire carrière dans la fonction publique. Si j’ai pris une autre voie, c’est uniquement parce que j’avais assez jeune reçu le vaccin sioniste, qui m’a inoculé contre la maladie de l’assimilation et de l’exil. Je me souviens encore de l’émotion ressentie, à vingt ans, en lisant les mots toujours actuels de Theodor Lessing, philosophe juif allemand qui parlait de ces “Jeunes Juifs qui préfèrent embrasser des carrières judiciaires ou littéraires… au lieu de porter des pierres sur la route de Jérusalem” (1). La première fois que j’ai lu son livre-testament, j’ai su immédiatement que telle serait ma vocation, et que j’irais – tout comme mon grand-père, le Haloutz – “porter des pierres” sur la route de Jérusalem, où je vis depuis bientôt trente ans.

Mon grand-père, Joseph Kurtz

Je comprends que vous ayiez fait le choix inverse, et je souhaite que vous réussissiez dans vos entreprises, sans toutefois oublier que vous êtes une “Bat Israël”, une fille de notre peuple. En lisant le nom de Péguy, j’ai évidemment pensé à un autre de nos “coreligionnaires”, Alain Finkielkraut. Modèle de l’assimilation judéo-française, fils d’émigrés venus de Pologne comme mes grands-parents, qui est entré à l’Académie française. Qui n’a pas été ému en écoutant votre discours, Alain, dédié à vos parents et grands-parents, en vous entendant évoquer votre “nom à coucher dehors, (qui) est reçu aujourd’hui sous la coupole de l’institution fondée, il y aura bientôt quatre siècles, par le cardinal de Richelieu”… Moi aussi, cher Alain, j’ai comme vous “appris à honorer ma langue maternelle qui n’était pas la langue de ma mère” et le nom de Richelieu évoquait bien plus de souvenirs à mon oreille (les romans d’Alexandre Dumas qui ont enchanté mon enfance) que ceux du roi David ou du prophète Jérémie…

Mais je suis bien conscient de la tragédie que cela représente, pour moi, et pour notre peuple. Que des enfants juifs de Paris, de New York ou de Moscou grandissent loin de notre tradition, de notre histoire et de notre peuple, voilà la tragédie, qui a pour nom assimilation… Quand je lis sous votre plume, que “J’ai découvert que j’aimais la France le jour où j’ai pris conscience qu’elle aussi était mortelle, et que son « après » n’avait rien d’attrayant”, je ne peux évidemment que souscrire à cette déclaration d’amour. Je ne fais pas partie de ceux qui ont quitté la France comme on quitte un navire en perdition. Non! J’ai suivi avec inquiétude, depuis trois décennies, le long enfoncement de mon pays d’enfance dans le marasme politique et idéologique où elle se trouve aujourd’hui plongée. J’ai même écrit quelques livres pour éclairer mes anciens compatriotes sur les dangers de l’islam politique.

Je partage donc votre inquiétude et votre amour, cher Alain. Mais j’ai depuis lors renoncé à l’illusion de croire que c’était à nous, Juifs, qu’il appartiendrait de sauver la France contre ses démons et d’être en quelque sorte les derniers Français de France… Et cela m’amène à vous, Eric. Je suis votre engagement avec intérêt et je n’éprouvais pas jusqu’à récemment la répulsion que votre nom provoque chez certains. Que vous soyez un patriote français ne me choque pas du tout. Après tout, quitte à rester en France, autant que cela soit avec conviction et avec la volonté de tout faire pour que ce pays reste fidèle à son histoire et à ses traditions.

Là où je ne vous suis pas, c’est lorsque vous vous identifiez totalement et sans réserve à cette histoire et à ces traditions, sans voir ce qu’Alain déclarait en entrant sous la Coupole : “C’est de France, et avec la complicité de l’État français, que mon père a été déporté…Le franco-judaïsme a volé en éclats,  les Juifs qui avaient cru reconnaître dans l’émancipation une nouvelle sortie d’Égypte, ont compris qu’ils ne pouvaient pas fuir leur condition”.  (Si seulement l’auteur de ces paroles en avait tiré toutes les conséquences…)

J’ai été choqué comme tout Juif qui se respecte par votre dernière sortie et par vos paroles malencontreuses, dans lesquelles vous faites reproche aux familles Sandler et Monsonego d’avoir enterré leurs enfants assassinés en Israël. J’ai repensé en lisant vos phrases choquantes aux mots de Péguy, ce grand Français que vous trois, Eric, Alain et Sarah, lisez et appréciez ; “Heureux ceux qui sont morts pour une terre charnelle, mais pourvu que ce fût dans une juste guerre”… Ces mots qui me touchent comme vous n’évoquent pas pour moi les morts de Sedan ou de Verdun, mais ceux de Massada et de Tel-Haï. Ils m’évoquent un héros juif, Yossef Trumpeldor, qui a écrit d’autres mots impérissables : “Tov la-mout béad Artsénou”, “Il est bon de mourir pour son pays”.

Or voyez-vous, cher Alain, Eric et chère Sarah, s’il est bon de mourir pour son pays, encore faut-il ne pas se tromper de pays. Si les parents des enfants Sandler et de la petite Myriam Monsonégo ont choisi d’enterrer leurs enfants dans la terre d’Israël, ce n’était pas par mépris pour la France et son histoire, mais plus simplement parce qu’ils avaient compris dans leur chair ce que vous vous refusez tous les trois à admettre, en dépit de votre érudition et de vos écrits savants. L’histoire de France n’est pas la nôtre, sa terre n’est pas mienne et son avenir n’est pas celui du peuple Juif.

Que vous ayiez choisi de croire au “Destin français”, cher Eric, et de servir la France par vos écrits, cher Alain, et par votre carrière, chère Sarah, ne peut effacer cette réalité que Lévinas et Jankélévitch connaissaient bien, il y a déjà de nombreuses années. On peut échapper au destin juif – vécu par certains comme un malheur – en voulant épouser l’histoire, la culture et le destin d’un autre peuple. On peut être un bon Juif français, et même devenir un “Français d’origine juive”, mais on ne peut, pour vous citer, cher Alain, échapper à “l’irrémissibilité de l’être juif” (2). On peut par contre, refuser le malheur juif pour choisir le “dur bonheur d’être Juif” (André Neher) et assumer librement sur notre Terre retrouvée la vocation juive et israélienne. Gmar Hatima tova.

© Pierre Lurçat

Source : Tribune Juive 

Michael Grynszpan. Leçon d’humilité. Emmanuel Moreno z.l.

Michael Grynszpan

Leçon d’humilité. Emmanuel Moreno z.l. Ce nom ne vous dit peut-être rien, et pourtant : Emmanuel Moreno était considéré comme étant le meilleur soldat de Tsahal.

Né en France, sa famille a fait l’alyah lorsqu’il avait un an. Il a été tué lors de la seconde guerre du Liban, il y a quinze ans exactement. Il était officier dans le célèbre commando d’élite Sayeret Matkal et remplissait les missions les plus dangereuses derrière les lignes ennemies avec un courage physique et psychique inégalé.

Brillant aussi dans ses études, il avait appris l’arabe qu’il parlait couramment.

Ses nombreux exploits sont toujours tenus secrets et même son visage nous reste inconnu puisqu’aucune photo de lui ne peut être publiée, même après sa mort, parce que ses missions sont toujours classées secret défense et cela risquerait de mettre en danger d’autres personnes impliquées.

Je devine que certains d’entre vous ne vont pas résister à la tentation de chercher sur Google. Sachez que la photo que vous trouverez n’est pas celle d’Emmanuel Moreno mais celle du premier ministre Naftali Bennet qui l’a bien connu lorsqu’il était à l’armée et qui parle souvent de lui avec émotion. Certains ont comparé Emmanuel Moreno à Bar Kokhba, le grand combattant juif contre les romains, on n’en aurait depuis pas connu d’autres de ce niveau.

Des dizaines d’opérations de commando qu’il a menées, deux seulement ont été divulguées : on sait ainsi qu’il a enlevé le chef d’Amal, Mustafa Dirani, dans sa maison au Liban pour l’amener se faire juger en Israël.

Et malgré toutes ces qualités, tous ceux qui l’ont connu témoignent qu’il était particulièrement humble. J’avais d’abord écrit qu’il était “le plus humble de tous les hommes” mais j’ai corrigé car cette expression est traditionnellement réservée à Moïse. Cela montre à quel point cette valeur d’humilité est centrale dans le peuple juif : le plus grand des prophètes et le plus grand des soldats d’Israël étaient aussi les plus humbles…

On dit qu’en entrant dans une salle de cours ou dans un restaurant où se trouvait Emmanuel Moreno, on ne pouvait pas deviner qui il était, tant il se fondait parmi les autres, un simple homme parmi les autres qui ne faisait pas un grand cas du fait d’être un héros.

L’humilité n’est pas très à la mode (mais l’a-t-elle jamais été ?)… Nous vivons le règne du selfie. Dans tous les pays les nouvelles idoles sont celles qui font du bruit et passent sur les plateaux TV, en particulier les “stars” des émissions de TV réalité. Sans parler de tous ces génies du clavier expliquant sur Facebook qu’ils savent mieux que les Professeurs qui ont consacré leur vie à la recherche.

J’ai rencontré le père d’Emmanuel, Ilan Moreno, et je lui ai fait part de mon admiration pour son fils. Je lui ai dit que cela fait du bien de savoir qu’il existe aussi des hommes d’exception comme Emmanuel Moreno – courageux, désintéressés et idéalistes. Surtout qu’en lisant la presse en Israël, on n’entend parler que de corruption, de petites magouilles ou de politique politicienne. Ilan Moreno m’a répondu ceci : “Si tu prends un bus en Israël, n’importe quel bus, ne regarde pas les petites choses, tel jeune qui aurait bousculé sans demander pardon, ou bien telle dame qui parle fort au téléphone… Sache que la moitié des gens dans ce bus, qui sont des gens simples, sont peut-être des héros. Il y a ceux qui travaillent peut-être pour un service de renseignement et mettent leur vie en danger sans que personne ne le sache, il y a ces personnes âgées qui ont survécu à la Shoah en ayant vu leurs proches mourir devant eux, il y a des hommes qui ont traversé des déserts à pieds pour venir vivre ici, ceux qui ont été blessés dans des guerres ou des attentats, ceux qui ont quitté toutes leurs propriétés dans certains pays arabes et sont repartis à zéro, il y a ce jeune qui s’entraîne tous les jours pour accomplir son rêve d’intégrer un jour une Unité de Combat, ceux qui travaillent dans deux ou trois postes pour nourrir leur famille et trouvent en plus le temps de faire du volontariat dans les hôpitaux… Il y a beaucoup plus de héros au quotidien qu’on ne le croit. Parce qu’on ne les voit pas”.

Je pense souvent à cette leçon d’Ilan Moreno, je tenais à vous en faire part. Emmanuel Moreno z.l. a du grandir avec ces valeurs familiales. Un peu plus d’humilité, un peu plus de bienveillance dans nos jugements des autres au quotidien.

© Michael Grynszpan


Michael Grynszpan est réalisateur de films documentaires et journaliste. Il a travaillé pour des chaines internationales et israéliennes. Né à Paris, il habite depuis plus de vingt ans à Tel Aviv. Parmi ses réalisations:  The Forgotten Refugees,  sur l’histoire des Juifs dans le monde arabe, a été primé et diffusé à l’international mais encore projeté à l’ONU et au Congrès américain. A son actif: “Descendants de nazis : l’héritage infernal” pour France 3, un film sur les descendants de nazis qui ont décidé de se convertir au Judaïsme et parfois d’aller habiter en Israël. “Monsieur Chouchani – Mister Shoshani – מר שושני”, maître d’Elie Wiesel et d’Emmanuel Levinas.